Les larmes de Shiva

Marie-Laure Bonifassi, France

Il est deux heures de l’après-midi lorsque nous empruntons l’impasse où habite Meena, sous une chaleur lourde et un soleil humide. Octobre s’avance, et la mousson se fait encore attendre. Le réchauffement climatique aura raison de la productivité agricole, ici, dans le Tamil Nadu indien, et a fortiori, de l’activité économique à travers le monde. Les ressources de l’homme ne survivront pas à sa cupidité. Et ce sont les paysans acharnés du sous-continent –et de partout ailleurs !- qui en font les frais, en attendant que les artisans paresseux du monde nouveau daignent déclarer l’état d’urgence, ou simplement ouvrir l’œil sur la misère qui s’installe et l’eau qui s’enfuit. Mais Meena ne s’inquiète pas du réchauffement climatique. Elle a trouvé comment traiter avec les artisans paresseux, pour son plus grand intérêt. Et cela, elle y croit fermement, en servant sa religion et ses croyances. Meena a de la chance, elle a la conscience tranquille et l’a enfermée dans une tirelire qui ne désemplit pas.

La ruelle que nous arpentons d’un pas pressé nous procure déjà une sensation toute particulière, la cadence en est bouleversée, le pas se fait léger à présent, presque dansant. À l’entrée de l’étroite rue, une bicyclette aux couleurs vives et à la selle haute attend, guidon calé contre le mur verdâtre, un propriétaire que l’on devine très grand et que l’on se plait à imaginer surmontant les roues immenses de l’insecte d’acier. En face, un vieil homme que la bonhomie et les rondeurs enveloppent d’une présence chaude et confiante est assis dans un coin de sa minuscule librairie, sur un tabouret de plastique clair qui s’efforce de ne pas céder sous le poids de son sommeil. Il est assoupi au milieu de ses dizaines d’ouvrages poussiéreux et aurait attiré l’objectif d’un photographe avisé et expert. Nous passons notre chemin, blocs-notes en main. L’impasse est bordée d’arbres bas et de murs aux couleurs étonnement fraîches. Nous avons l’impression d’être des géants dans un village de lilliputiens, tant tout est bas, petit, étroit. Cet endroit est empli de vie, de nature, il est agréable.

« OK. S’exclame le patron dans un souffle, avec la mine d’un artiste qui s’apprête à entrer en scène. It’s here, continue-t-il en pointant du doigt un balcon sur notre droite. »

Les larmes de Shiva

Le vis-à-vis se résume à un mur récemment peint d’un jaune éclatant et foncé, presque écœurant ; un dessin de l’universel Mickey Mouse s’étend sur toute la longueur, large sourire, allure joyeuse, pas de danse, teintes vives. Nous en déduisons qu’il doit s’agir d’une école maternelle ou d’un « kindergarden » (jardin d’enfants). C’est la vue directe qu’offre la terrasse de Meena. Il lui faudrait une imagination débordante afin de n’être pas assaillie par une de ces lassitudes angoissées qui vous jettent en pâture aux fauves enragés de l’ennui ou de l’anxiété. Une fois les alentours balayés de nos regards investigateurs, nous pouvons nous concentrer sur la maison de Meena. Sur sa vie, aussi. À la balustrade de son étroit balcon est accrochée une affiche : un court texte en l’honneur du Dieu Shiva, dont les deux portraits identiques encadrent le titre. Au-dessus de la porte d’entrée, un miroir rond, incliné de manière à ce qu’un visiteur de taille moyenne puisse jeter un coup d’œil à son reflet, debout sur le seuil. C’est pratique, bien qu’un peu gênant. Autour du miroir, la maîtresse de maison a enfilé avec soin une dizaine de guirlandes de graines d’un brun rougeâtre. Ces fameuses graines sacrées pour lesquelles nous avons fait le déplacement. Nous sommes si concentrés sur le décor que nous ne l’entendons pas s’approcher, et lorsque nous baissons la tête, elle se tient, là, petite et potelée mais tellement élégante dans son sari rouge et ocre, brodé de fils d’or ; elle esquisse un sourire timide. Ses yeux pétillent et son visage a un air sage et apaisant. Sans avoir prononcé une parole ni fait un geste, cette femme nous accueille dans son foyer et dans sa vie. Nous la suivons au salon, en passant par une petite pièce sombre qui offre l’accès à un escalier en colimaçon, dans le coin droit en entrant. Cette première pièce en dit déjà beaucoup sur le quotidien de cette femme : une toute petite fenêtre filtre les rayons du soleil pour ne laisser passer qu’une faible lumière ; les murs sont jaunis par le temps et la poussière, la photo d’une enfant dans un cadre de bois est suspendue sur l’un deux. À droite de l’entrée sont entassés des sacs tressés de fils blancs où débordent les graines rougeâtres, de toutes formes et de toutes tailles, en guirlande, en bijoux ou à l’état brut. Sur la table basse ont été disposées des perles en tout genre. Ce doit être l’atelier. Le salon est très simple, également. Un grand canapé recouvert d’un plaid délavé, un long miroir près d’une étagère ou s’entassent des produits de beauté, une table basse et quelques chaises, disposées là pour l’occasion. Ces deux pièces seront les seules qu’il nous sera donné de voir. La femme nous offre des sodas frais, elle enfile une fine paille dans chaque bouteille et nous les tend, déjà fière de voir le visage rose et perlant de sueur de ses hôtes lui lancer un regard soulagé, tellement reconnaissant.

Meena partage sa maison, son travail et sa vie avec un mari que nous n’aurons pas l’occasion de rencontrer. Il travaille dans une distillerie d’huiles essentielles. Ils se sont tous deux convertis dans l’achat, la revente et la transformation des graines de rudhraksha il y a de cela cinq ans. « Cette idée m’est venue de mon grand intérêt et de ma piété pour le Dieu Shiva, nous explique Meena ». Le mari a conservé son emploi et l’épouse au foyer a enfin trouvé un sens à son existence. Un marché intéressant.

Les larmes de Shiva

La légende raconte qu’il y a bien longtemps, les fantômes errant de trois hommes avides de puissance et de richesses vinrent hanter les hommes sur terre ainsi que les dieux dans l’au-delà et s’attirèrent les foudres du dieu Shiva qui, désabusé, se mit à pleurer. Sa détresse fut si intense que ses larmes tombèrent sur terre, sous la forme de ces graines, les rudhraksha. À l’endroit où est tombée la première de ces larmes, dans une vallée du Népal, l’arbre aux fruits sacrés a pris vie. Le commerce trouve donc son point de départ au Népal, et Meena exige que ses graines en soient originaires. « Il faut qu’elles soient parfaitement pures, nous assure-t-elle, et elles doivent pour cela venir de la source. Ceci est certainement dû aux conditions climatiques réunis au Népal, à l’atmosphère des collines… ajoute-t-elle d’un air faussement profane ». Meena revendique l’authenticité de ses graines avec une estime et une fierté presque professionnelles. Depuis qu’elle a obtenu son carré de publicité dans le journal local, de nombreux clients passent chaque semaine le pas de sa porte en vue de passer de nouvelles commandes. Meena et son mari achètent donc les graines au Népal et se les font livrer en Inde ; ils les trient, les nettoient, les font sécher, puis en font des bijoux et des guirlandes selon les désirs et besoins de la clientèle. Les graines de rudhraksha sont très particulières et revêtent des formes diverses que l’on appelle des « faces » ou « visages ». Le nombre de faces sur la graine se lit en comptant les quartiers naturellement tracés depuis l’extrémité, et ce nombre a une importance primordiale. Une graine de rudhraksha peut compter jusqu’à quatorze visages, et plus de quatorze formes si l’on compte les rudhraksha jumeaux et autres bizarreries de la nature, transformées par l ‘homme en signe du divin. Madame X les connaît par cœur, ses graines magiques, elle a tout un livre sur la question. La plus convoitée est le rudhraksha à face unique. Celle-ci coûte une véritable fortune et est réservée aux disciples de dieux (moines et prêtres) ainsi qu’aux hommes d’affaires, aux politiques, aux personnes célèbres, pour qui l’argent n’est plus un obstacle et doit même être utilisé sans condition s’il peut assouvir une soif de puissance et de gloire. Les religieux la portent au cou, au bout d’une simple ficelle, sans fioriture aucune. Les autres en font toutes sortes d’usages et de bijoux, des grigris dorés qu’ils chérissent en profanes avisés. Le rudhraksha à face unique serait la forme principale que prend Shiva dans la nature, elle permettrait de détruire l’aura négative des générations précédentes qui pèse sur une personne (en somme, un mauvais karma), elle promet succès dans les affaires, dans les amours et fait de celui qui la porte un très fin observateur, capable de lire les pensées de ses interlocuteurs. Cette graine est rare. Meena n’en reçoit que tous les douze ans : « les plantations de ces arbres ont été sous le contrôle du roi du Népal puis des moines et le sont encore aujourd’hui, nous explique-t-elle, en réponse à notre surprise ».

Mais les plus gros clients restent les temples, qui les revendent ensuite aux fidèles. Les « larmes de Shiva » sont si rares et si chères que certains vendeurs, notamment devant les monuments sacrés, trichent quant à l’authenticité des graines : certains visages sont grattés afin qu’un seul ou deux apparaissent, des graines sont collées afin de passer pour des graines jumelles, et autres escroqueries de ce genre.

Les larmes de Shiva

Les graines auraient été portées en premier lieu il y a des siècles par les religieux, persuadés qu’elles avaient le pouvoir tout particulier de lier la terre et l’au-delà dans un équilibre et une osmose parfaite. Elles permettraient de contrôler et de faire transiter les vibrations magnétiques que l’être humain reçoit de l’au-delà. À l’instar de l’or, elles stimuleraient le champ électromagnétique et capteraient toute l’énergie dissipée dans l’atmosphère pour la transférer dans le corps de l’homme.

Meena vend également à l’étranger. Dans la région, où se dénombrent par milliers les adeptes hindous : Malaisie, Sri Lanka, Singapour… Mais également en Europe et aux Etats-Unis, non seulement à la diaspora indienne mais surtout aux riches étrangers, exaltés par l’exotisme de l’Orient et séduits par les bienfaits du yoga.

Les graines coûtent entre 50 et 200 000 roupies suivant le nombre de visages ; soit entre 70 centimes d’euros et … 3000 euros. Meena tire un profit de 20 000 roupies par mois du commerce de ces graines, soit environ 300euros, en plus du salaire de son mari ; une aubaine pour une famille de la classe moyenne indienne.

« Est-ce que vous croyez vraiment au pouvoir de ces gaines ? » demande Lauren, qui m’accompagne dans l’interview. La réponse est inattendue. « Si vous y croyez, cela marchera ! s’exclame-t-elle dans un grand sourire. En ce qui concerne les graines à une face, ceux qui les achètent sont des hommes déjà riches et puissants… ». Soudain, la femme mystique, superstitieuse et illuminée, adepte de légendes anciennes, de magie et de prières, fidèle disciple de Shiva, se fait le chantre des théories modernes sur le pouvoir de l’inconscient et de la psychosomatique ; la science, en somme. Dans toute sa rationalité et sa superbe.

Nos sodas sont vides, à présent. Nous avons les yeux rivés sur Meena, comme des gosses réclamant une autre histoire avant de s’endormir. Nous aurions pu rester là des heures, à l’écouter nous parler du pouvoir de ces petites graines et nous conter les légendes de l’Orient hindou. Avant de nous raccompagner, elle nous montre comme la graine tourne sur elle-même, pincée entre la photo d’un grand prêtre et le dessin de Shiva, comme par magie. « Oui, c’est normal, c’est le magnétisme, c’est scientifique. » pensais-je en affichant un de ces sourire  malicieux mais bienveillant. Quand on est journaliste, il faut savoir penser en silence, penser avec l’esprit et non pas avec le corps. J’apprendrai cela à mes dépens, puisqu’elle s’empresse de remplacer les photos par deux cartes de visite, et répète le numéro. Rien. Pas une vibration, pas un mouvement. Je demande à essayer moi-même, convaincue que le pouvoir de la volonté y est pour beaucoup. Rien. Pas une vibration, pas un mouvement. La graine avait pourtant tournoyé entre mes mains lorsqu’elle était piégée entre le prêtre et le Dieu. Je souris. Je suis confuse. Elle sourit. Elle est satisfaite. Nous quittons les lieux, sans autre forme de procès.

A chaque besoin sa graine

  • 1 face : Forme principale du Dieu Shiva (Dieu de la destruction), la graine à un visage permet d’annuler le mauvais karma accumulé en une personne du fait des mauvaises actions de ces ancêtres. Elle permet le développement et le succès dans les affaires ainsi qu’en amour, avec notamment une stimulation du désir. Elle fait de celui qui la porte un très bon observateur et lui transmet la capacité de lire dans les pensées de ses interlocuteurs.
  • 2 faces : C’est la forme que prend le couple formé par Shiva et Mînâkshî. Son pouvoir est donc plus intense.
  • 3 faces : La graine à trois visages représente un des cinq éléments, le feu. Elle permet d’éloigner et de soigner la maladie et transmet à son porteur une importante force physique.
  • 4 faces : Elle est le symbole de Dieu Brahma, le créateur de l’hindouisme. Cette graine est réservée aux enfants, puisqu’elle leur assure un grand succès dans les études.
  • 5 faces : Cette graine domine et contrôle les 5 éléments. Tout le monde peut la porter, mais chaque porteur doit d’abord prononcer une formule magique afin d’ « activer » son pouvoir.
  • 6 faces : Elles représentent un des fils de Shiva et stimulent la fertilité chez la femme.

Les graines à 5 et 6 faces sont les plus courantes et les moins chères sur le marché

  • 7 faces : Les graines à 7 faces garantissent une vie paisible, favorisent un corps sain ainsi que la richesse matérielle.
  • 8 faces : Elles sont réservées aux personnes nées sous une mauvaise étoile, avec une aura et une astrologie négatives. Pour les autres, il serait dangereux de les porter.
  • 9 faces : Elles représentent les 9 planètes du système solaire et les dominent, pour une astrologie de bon augure.
  • 10 faces : Elles représentent le Dieu Vishnu. Elles protègeraient des fantômes et autres forces surnaturelles.
  • 11 faces : C’est le Dieu de la force, Hanuman. Elles garantiraient une force physique égale à celle de douze éléphants. Aussi, elle fait de son porteur un homme charitable.
  • 12 faces : C’est la forme que prend le Dieu de la richesse, Kubera. Elle permettrait la satisfaction des désirs de son porteur, et le protègerait des animaux dangereux ainsi que des aliments nocifs.
  • 13 faces : C’est la graine du pouvoir sexuel. Elle permettrait de stimuler et de contrôler les rapports sexuels. Elle est aussi appelée le « rudrachk sexuel »
  • 14 faces : Elles représentent les yeux du Dieu Shiva. Ces graines à 14 faces assureraient non seulement une réussite pleine et entière dans le travail, mais surtout l’accès direct et inconditionné au paradis.
  • Graines jumelles : Elles représentent et favorisent l’unité et le bonheur au sein du couple.

December 2011 issue

When Madurai Messenger (formerly Times of Madurai) decided to devote this issue to a theatre special (to commemorate World Theatre Day on March 27), we had an unexpected opportunity to watch the play Hind Swaraj (based on Mahatma Gandhi's book of the same name written in 1908) performed by Parnab Mukherjee and Cordis Paldano at the Madurai Messenger office.

Summary

Editor's Corner

A Golden Arrival

COVER STORY

S.Kasim and S.Babu-From one generation to the Other

WILDLIFE

Elephants on the Edge

WORKSHOPS

Writing as a Gateway to the Self

Photography Workshop

SOCIETY

Bonds Crossing borders

Commendable aspirations of the Young

DISABILITY

Disability: Moving beyond Stereotypes

PEOPLE

A Teacher, a Friend, an Inspiration

HERITAGE

The Museum Company: Art with a Cause

BOOKS

Publishing in the Era of Globalization

FIRST IMPRESSIONS

Embracing the Indian Experience

Listening to the heart beat of Madurai

A Stairway to Heaven

Diversity of Impressions

CULTURE

When the evil face of the soul Appears

VILLAGE VOICES

Paravai: A Village with a Vision

FILM

The Love for Music